On était tous amoureux de Carole F. en classe de Seconde et son empire s’étendait jusqu’aux franges les plus averties des Terminales, celles dont la virilité un peu plus affirmée permettait de dépasser l’opprobre (fatal à 17 ans) frappant quiconque s’intéressait à une fille plus jeune. Alors quand en allumant Facebook je suis tombé sur sa « demande d’ami», j’ai immédiatement cliqué sur « accepter ». Carole F. et moi étions maintenant « amis ».
Si on m’avait dit ça il ya a vingt ans, j’aurais tout lâché dans mon caleçon Coup de Cœur (quelle ironie du mon pour un caleçon d’ado, coup de queue m’aurait été bien plus utile !) car nous n’étions pas de la même planète, Carole F. et moi. Elle était de ces filles d’une année qui demeurent la référence de toute une vie, de celles qui de leurs longs cils gravent à jamais le cœur d’un homme et qui, de suite après sa mère, façonnent ses désirs, ses craintes et les plus inavoués des ses fantasmes. Carole F. était de cette race-là sauf que, contrairement aux autres rares spécimens de son espèce, elle le savait.
Quelques jours plus tard, je recevais un message :
« Hello Cédric,
Quelles incroyables retrouvailles cybernétiques ! Les progrès des technologies de l’information ne cesseront jamais de m’étonner… Dis-donc p’tit loup, ça te dirait de sauter le pas ou plutôt de franchir l’écran pour nous retrouver en chair et en os ? J’ai aussi eu des news de Sandra C. La jolie blonde… tu te rappelles ? On pourrait dîner tous les trois, histoire de comparer nos rides… :)))
A toi de jouer beau brun ! Je t’embrasse.
Carole. »
P'tit loup, beau brun : j’aurais du me douter de
quelque chose mais sur le coup je n’ai pas relevé la flagornerie étant donné, il faut bien l’admettre, que le tocard timide et boutonneux de la Seconde s’est transformé en ce qu’on appelle
communément un beau mec. Je fais du sport, je m’épile le nez, j’ai lu tout Houellebecq, j’ai divorcé, je vais aux soldes privés de Gucci, je bois modérément et je baise plutôt pas mal, j’ai une
bande de potes de l’ESSEC, je pars au ski deux fois par an, je pense à droite mais je vote à gauche, je dépoussière mon Damien Hirst au dessus du canapé, je bosse à la banque et je ne mange pas
de viande. Un mec bien sous tous rapports, un bon parti comme dirait cette conne de mon ex. J’adore ma vie (ou plutôt je l’adorais).
Rassuré par mon nouvel ego, je n’ai rien vu venir alors que j’aurais du m’étonner du seul fait qu’elle se rappellait de ma couleur de cheveux, le belle Carole qui, en toute une année de scolarité
commune, ne m’avait jamais adressé la parole si ce n’est distraitement, dans les couloir en ébullition avant le début du cours, sans me concéder un vrai regard, dans le seul but avoué de recopier
mes exercices de maths. Carole. On en était tous dingues. LA fille. Elle et pas une autre.
Retour en 2008. Le soir du rendez-vous arriva très vite. Je n’y pensai pas plus que ça pendant la semaine qui le précéda. Elle nous avait donné rendez-vous dans un bistrot parisien plutôt connu
mais rien d’ultra-hype comme j’aurais pu m’y attendre de la part d’une ex-icône de la mode qui imposait le revers de jean de la saison en une seule traversée de la cour de
récréation.
Je m’étais tout de même laissé pousser la barbe depuis deux jours histoire d’arborer un look à la « rien à branler de ce rencart » mais mis à part ce détail pileux, je n’avais rien
programmé ce qui explique que je me changeai six fois et mis mon dressing à sac avant de me saigner les gencives au fil dentaire et de claquer la porte, légèrement en retard. Cela aussi faisait
partie de mon plan : arriver légèrement après elles, en mâle dominant et attendu, prêt à jeter mon dévolu sur la génisse la plus proche de sa période d’ovulation, espérant ainsi provoquer
une certaine émulation entre les deux femelles. Une technique qui avait fait ses preuves.
C’est là que j’entrais en scène. De l’autre côté de l’épais rideau de velours qui pendait devant la porte d’entrée, une grande salle feutrée, éclairée de gros points de lumière jaune,
des serveuses aux cheveux attachés et aux gros seins moulés dans des chemises boutonnés jusqu’au cou et aux longs tabliers qui leur marquaient la taille, les couverts qui sonnent bruyamment comme
des fleurets qui se croisent, des voix graves qui se haussent parmi le brouhaha, des aigües qui se rebiffent, des rires de tout calibre qui ondulent parmi les tables et qui se font voler la
vedette par un dernier, plus sonore, hurlant comme une sirène de pompiers jusqu’à percer le plafond : une vraie opérette d’Offenbach.
Je n’eus pas de mal à les reconnaître. Les mêmes, les joues en moins. La brune et la blonde. Elles ne m’avaient pas attendu pour se mettre à table et lorsqu’elles me virent elles se levèrent de
concert. Carole me pris dans ses bras comme un grand ami qui fêterait son anniversaire et Sandra embrassa distraitement du bout des lèvres les deux parcelles d’air qui voguent de ma mâchoire à
mes lobes d’oreilles.
C’est pourtant elle qui me fit le plus d’impression au premier abord. Elle avait un je ne sais que de Sharon Stone, en moins souriant. Je la trouvai très chic et je m’imaginais que sous son port
de tête hautain se cachait un esprit pervers, un volcan de sensualité, je l’imaginais être l’une de ces femmes qui t’attachent au lit et te chevauchent à grands coups de hanches en t’intimant de
les traiter des sobriquets les plus salaces. C’est vrai, c’est un peu cliché mais j’ai toujours eu un faible pour les blondes à l’air intelligent.
Les filles se rassirent rapidement et reprirent leur verre. Un pinot noir d’Alsace millésimé. Je compris vite que cette soirée allait me coûter un peu plus cher que prévu. Je ne croyais pas si
bien dire.
Elles reprirent leur conversation là où elles l’avaient laissée et j’eus un peu de mal à me glisser entre les répliques de leurs dialogues complices. Carole, qui s’en rendit compte, me lança
comme une bouée de sauvetage un « et toi ? Raconte-nous un peu qui tu es devenu ! »
Alors je me racontai. On but ensemble et Carole recommanda la même bouteille. Elle goûta l’excellent vin après l’avoir humé longuement. Elle riait souvent et bruyamment entre deux rasades de ce
breuvage rouge rubis, laissant surgir une dentition rectiligne et cisaillée par endroits, des dents de croqueuse. Je me la rappelais plus grande et plus pulpeuse, Carole, ses yeux de lionne et sa longue crinière épaisse qui lui fouettait jadis le dos à chacun de ses pas. Vingt ans après, elle la rassemblait en un gros chignon
défait qui tenait en défiant toutes les lois de la pesanteur sur les hauteurs de sa nuque. Perçant comme deux chardons son visage émacié au teint pâle, ses deux petits yeux étincelants faisaient
presque mal à voir. Elle se cachait sous une veste de smoking d’homme qui baillait lorsqu’ elle s’adossait à sa chaise et révélait un chemisier blanc
tout à fait transparent ponctué de deux petits monticules couleurs pourpre plus au moins saillants au gré de la conversation et de la température ambiante.
Et je continuais de parler de moi, de mon amour pour l’art, de ma réussite, de mon ex-femme et je comprenais petit à petit qu’elles ne
m’écoutaient pas vraiment. Sandra, chargée de clientèle dans une grosse boite d’événementiel, tapotait par intervalles sur son Blackberry et vérifiait discrètement sa cire parfaite dans le reflet
de son couteau tandis qu’elle nous énumérait ses clients et expériences amoureuses dont le lien de cause à effet m’échappait la plupart du temps. Seule Carole ne parlait jamais
d’elle.
Puis ce fut le tour programmé de l’inventaire des souvenirs d’adolescence : les anciens de l’école, les profs dont on se rappelle à peine le nom, untel qui est devenu maire d’arrondissement,
l’autre dont on a perdu la trace, le mec de la file et la sœur du type, celui qui a eu un triple cancer et celle qui a pris trente kilos. On en fit vite le tour et on n’eut bientôt plus rien à se
dire.
On finit par commander. On avala tous des huitres en entrée. Sandra qui faisait attention à sa ligne se contenta d’une salade verte et craqua sur des escargots.
- Non mais tu ne vas pas manger ça ! C’est immonde ! laissa s’échapper Carole.
- Oui, je sais c’est super gras, du cent pour cent beurre… lui rétorqua Sandra obnubilée par son apparence.
- C’est pas ça…
-
Oui ok, j’aurai une haleine pestilentielle mais bon, y a pas de mec en vue ce soir ! Euh... Non mais Je dis pas ça pour toi Cédric, tu comptes
pas toi, on est de vieux amis tous les deux !
Et dire que je commençais à peine à sortir ma coquille, je voyais tous mes espoirs de m’en enfiler l’une des deux se dissiper derrière une épaisse
couche d’ail et de beurre persillé.
Carole commanda un tartare. Puis un autre. On rebut encore. Je commençais à avoir chaud. Sandra se décomposait sous les effluves de l’alcool. Plus je la regardais sucer ses escargots cramoisis et
plus la cire parfaite et super-poudrée de son front fondait et laissait apparaître un épiderme luisant entre de larges pores rosis. Ses doigts parfaitement manucurés marquaient maintenant de
leurs larges empreintes grasses l’écran du Blackberry dernier cri. Elle enchaînait les mails et reniflait du nez.
On transpirait tous. Carole dévorait son tartare et resplendissait. Ses joues rosissaient, son buste se redressait, elle redevenait petit à petit la Carole belle, intelligente et enjouée que
j’avais connu au lycée. Elle fit un geste en arrière et fit tomber sa veste qu’elle enfila sur sa chaise. C’est comme si elle avait été nue. Un voile infime recouvrait ses seins, une étoffe aussi
inconsistante que la toile de Pénélope au lever du jour. D’un tour de magicienne, elle retira une grosse épingle de son chignon, comme on extirpe une lame de la chair et laissa dégringoler ses
cheveux torsadés sur ses épaules. Elle secoua la tête et je faillis tomber amoureux. Elle me regarda avec ses yeux de chat comme pour me dire : « j’ai compris ». Je me sentis tout
nu. Je bandais presque entièrement. Il me la fallait.
- Je peux gouter ?
- Je croyais que tu ne mangeais pas de viande !
- J’en ai très envie ce soir.
Elle me lança un regard de prédatrice, sourit et glissa sa fourchette dans ma bouche.
- Café ?
- Vous voulez le prendre à maison les filles, je vous montrerai mes estampes japonaises !
Elles rirent toutes les deux mais une seule accepta. Sandra devait se coucher tôt. J’invitai tout le monde et on se salua en se promettant de se revoir.
Dans le taxi, pas un mot jusqu’à chez moi.
Je la précédai dans l’escalier comme il se doit et je sentais son regard qui me scrutait. Je refermai la porte. Elle s’adossa au mur et laissa couler la chainette de son sac jusqu’au sol. Elle ne bougea plus. Elle me laissait l’avantage. C’était plutôt fairplay de sa part. Elle se donnait à moi.
Et puis tout s’enchaîna très vite. Je lui pétris les fesses en lui avalant la bouche, je la bousculai contre le mur, j’étais redevenu un carnivore, un fauve, je lui chopai le sexe à pleine main et y glissai un doigt, puis deux jusque dans sa fente pour l’humidifier mais elle était déjà bien à point, je la collai contre ma queue à bloc pour qu’elle puisse en sentir la puissance contre son ventre.
Elle émit un long soupir. On se débarrassa de la culotte, je lui relevai une jambe bien haut et la pris d’un coup contre le mur. Je l’entendais gémir et cogner contre la paroi puis elle me repoussa en riant très fort et elle me lança du fin fond des ténèbres un « Viens voir ! ».
J’avais certainement trop bu, j’étais fait, je n’ai pas compris ce qui est arrivé par la suite. On a baisé sur la table du salon, sur le canapé, sur le tapis, je l’ai vue sur moi de face, de dos, sur le côté, elle m’a mordu partout, ma griffé, retourné, tordu, contorsionné, sucé jusqu’à la moelle, elle m’a fait hurler, m’a complètement vidé. Elle est partie alors que je dormais encore.
Je me suis réveillé le lendemain assoiffé et affamé. J’ai foncé dans le frigo et englouti un litre de lait. Mais rien n’y faisait. Je n’avais plus qu’une image en tête : Carole. Elle n’avait rien laissé : pas un mot ni un numéro de portable. La pute. Mais il fallait que je la retrouve, que je la revoie. J’étais en manque d’elle. Elle était ma came.
Facebook ! Je me connecte et rien. Plus aucune trace de nos échanges. C’est comme si elle n’avait jamais existé. Je tape son nom et rien n’apparaît. J’ai mal partout. Mon corps est tailladé de toute part. Ce n’est pas possible ! Je tape « Carole F. » sur Google. Je fouille. Il me la faut. C’est animal. J’ai mal à la nuque. Ca me brûle au niveau du cou. Je touche. Comme une croûte épaisse. C’est du sang séché. Quelle vorace ! Elle m’a griffé jusqu’au sang ? Je palpe de mes phalanges : c’est étrange, comme deux croûtes saillantes. Elle m'a laissé deux trous coagulés dans le cou. Je vais dans la salle de bain pour regarder mes cicatrices dans le miroir. J’ouvre la porte. Je rentre. Je suis devant le miroir mais je ne vois que la porte derrière moi. Je cogne l’évier, ça fait un boucan monstre... Je suis bien là pourtant mais je ne me vois pas. Aucun reflet. Je touche le miroir, je le sens sous mes doigts mais je ne vois pas ma main. Je ne comprends pas. Je retourne devant mon ordinateur. Carole F. sur Google : « Carole F, décédée en 1991, enterrée au cimetière de Neuilly sur Seine ».
Texte dép. SACD.